5 Mars, Itero de la Vega – Carrion de los Condes
Nous sommes parties ce matin d´Itero de la Vega sous la neige et une tempete de vent savament conbines!! Je n’y vois pas à plus de 2m devant moi et les flocons tombent en rafale! Bref, gelee et transformees en yeti, nous voila a lutter contre Zephir et Eole jusqu´a Carrion ou tout le monde hausse les epaules quand je demande si il y a une ferme ou un lieu pour Sarah… Toujours dans la tempete et en desespoir de cause, je decide de planter la tente dans le parc a la sortie du pueblo. Il fait un froid polaire et j´enfile donc tous les vetements que j´ai tandis que la neige s´amoncele sur la tente… Il est 19h quand j´entends “Hola”, sursaute, et ouvre la tente pour decouvrir un policier (jeune, tres mignon et aussi géné que moi), mais il m´explique que je ne peux pas rester la… Bref, sans trop de choix, je demonte tout, regarde Sarah d´un air desole, la charge en vrac car la tente est à moitiée gelée et toute enneigée, puis decide de pousser un peu plus loin a la recherche d´un coin tranquille malgre la neige et le peu d´herbe! La dessus, un type arrive, m´attrape le bras et m´explique mechament que je n´ai rien a faire dans le parc, qu´il existe des albergues et que la police aurait tres bien pu embarquer mon chien et cheval pour la peine, que je ne suis qu’une gitane, etc! Mon espagnol me permet de lui repliquer (entre la colere et les larmes), que j´ai passe des heures a chercher un endroit pour ma jument sans resultat, que je suis une pelerine, seule, et que ca na m´amuse absolument pas de passer la nuit par -3 dans la tente en bouffant une boite de conserve de haricots froids !! Puis je pars… 10 minutes apres, ce meme gars revient pour s´excuser tout penaud, me dit qu´il a telephone a un ami qui a des chevaux et peut accueillir Sarah pour la nuit, que ce (tres) charmant policier m´attend pour me conduire a l´auberge et qu´il viendra meme me rechercher demain matin!! Entre la honte, la colere, le desarroi et enfin le soulagement, me voila a 20h a
l´auberge tenue par des bonnes soeurs… Quelle journee!!
6 Mars, Carrion de los Condes – Ledigos
Charmante soirée avec Eric, emmitoufflés dans les couettes d’une albergue sans chauffage et glaciale, mais nous conjurons le sort en faisant mijoter une soupe. Eric fait place à ses talents de psychologue-déchiffreur et passe une partie du repas à décoder ma petite vie bien remplie, et chacune de ses conclusions fait mouche! Belle rencontre, j’aime être en sa compagnie.
7 Mars, Ledigos – Bercianos
Nous avons eut la joie grandiose ce matin de faire et refaire en sens inverse 5kms grâce à Chinook qui nous ayant perdu de vue a eut (la bonne) idée de retourner à l’albergue où nous avions dormis la veille… Quand des marcheurs m’affirment l’avoir vu à Ledigos, je n’ai d’autre choix que de motiver Sarah à faire demi-tour… Maudit chien! Et tout à coup un sentiment étrange me transperce. Je suis las, morose, et si tout ça n’étais qu’une monumentale erreur? Qu’ai-je à chercher ou trouver ici sur le camino? Est-ce réellement un grand pas sur mon chemin de vie ou vais-je y perdre mon temps et mon énergie. Soudain, je réalise que je suis à deux doigts de rebrousser chemin pour de bon, on récupère Chinook et direction la France! Une bataille amère se déchaîne dans mon coeur et mon esprit, mais qui suis-je? Où vais-je? Pourquoi? Mais quelque part, enfouie sous le tumulte se met à chanter une toute petite voix qui m’appelle à être qui je suis… Nomade… Alors Ultreia, Santiago nous attend!
Nous repartons donc vers nous-même et surement plus encore, j’ai froid mais une chaleur nouvelle vient bercer mon âme qui a enfin choisie sa place…
L’auberge censée nous accueillir est fermée, heureusement que tout autour je trouve assez d’herbe pour Sarah et de quoi planter la tente à l’abris du vent qui se déchaîne! Le temps de cette courte installation, quelques habitants me livrent à un interrogatoire auquel je me prête volontiers, surtout qu’une joyeuse bande d’enfants nous tient compagnie et observent Sarah avec de grands yeux.
Encore une soirée seule dans la tente, à essayer de lutter contre le froid et le découragement, mais j’ai choisi cette vie et ce chemin, et je sais à présent que j’irai jusqu’au bout!
8 Mars, Bercianos – Mansilla de las Mulas
Bonne surprise ce soir en arrivant à l’albergue où je découvre que Sarah a un grand pré avec abris et foin! Le proprio de l’albergue doit cependant m’accompagner pour une raison qui m’échappe… En le voyant arriver avec une immense tenaille et un marteau, je me demande où il veut en venir, et c’est finalement sa fille, qui parle couramment anglais qui m’explique : Le maire qui a les clefs du pré n’est pas là, il faut donc défoncer l’énorme cadenas qui ferme l’enclos! Bon, je préfère ça! Deuxième surprise en poussant la porte de l’albergue : Eric me grattifie d’un immense sourire; même le soleil est de la partie!
9 Mars, Mansilla de las Mulas – Villar de Mazariffe (1001kms)
Après une courte chevauchée, nous arrivons au sommet d’une colline aride qui surplombe l’immense ville de Leon. Je balaie des yeux cet espace urbain qui annonce une matinée périlleuse. Je ne m’étais pas trompée! Nous nous engageons sans entrain dans la ville où grouille une population croissante et agitée. Et pas facil d’y repérer les balises! Les coquilles saint-Jacques indiquant la direction sont en fait des moulages de plâtres incrustés dans le sol. Soit, en avant! Tout à coup, Sarah s’arrête brutalement. Je me retourne et constate… que son tapis de selle vient de glisser à terre, alors que la selle est correctement sanglée et que le paquetage est en place! ??? Je vérifie, re-vérifie et éclate de rire, c’est tout à fait improbable et inexpliquable, je mets donc ça sur le compte… de mon petit diablotin, une sorte de petit monstre qui me (nous) suis et se manifeste de temps à autre avec facétie, histoire de pimenté notre quotidient déjà bien chargé!… Je remet tout ça en place, et nous repartons.
1001 kms, félicitations à notre petite caravanne! Après une grosse étape de 40kms et la galère de Léon, avec 2 quadrupèdes dont un de 400kgs, nous voilà au calme dans l’abergue très originale de Villar de Mazariffe, où un bateau trône dans le jardin! Ambiance sympa, on s’offre de l’avoine et des lasagnes (je vous laisse déduire qui a mangé quoi) pour fêter nos 1000 premiers kms sur le camino!
10 Mars, Villar de Mazariffe – Murias de Rechivaldo (1035kms)
Ce soir, une toute petite albergue perdue au milieu de rien nous accueillera toutes les 3; les rares pélerins actuellement sur le camino préférant le confort de la nouvelle albergue qui vient juste d’ouvrir. Tant mieux pour nous! Sarah a le jardin pour elle toute seule et moi je savoure le calme qui nous entoure, seulement troublé par les claquements de becs des cigognes!
11 Mars, Murias de Rechivaldo – Rabanal (1052kms)
Petite journée aujourd’hui avec une bonne pause au soleil à midi. J’en profite pour lire “Bête et méchant”, livre offert par mon ange de Burgos, et une forte envie d’écrire me tiraille!
Ce soir, j’installe Sarah au mini ranch de Rabanal, et force est de constater encore une fois qu’ici, la culture du cheval n’est pas encore encrée dans les moeurs… Je trouve quand même du grain pour ma licorne et espère qu’elle apprécie la compagnie de ses congénères.
12 Mars, Rabanal – Molinaseca (1078kms)
Quelle journée! Après Foncebadon, nous voilà à escalader la montagne, et très vite, nous marchons dans la neige! Je suis toujours heureuse de retrouver ma muse blanche, mais sur la roche saillante, elle entrave dangeureusement notre progression. Le soleil tape pourtant très fort, ce qui me vaudra un beau coup de soleil (on a toujours besoin d’une maman pour veiller sur soit…)! Nous passons la cruz de Hierro où un homme vêtu en corsaire insiste pour m’escorter et me protéger contre une bande de chiens soit disant sauvages. Je me laisse faire et reste en selle, moins rassurée par son intervention que par la dite menace. Mon chevalier servant prend finalement congé une fois le danger invisible ( mais aux aboiements bruyants) écarté. Nous entamons alors la descente de la montagne. J’ai peur que Sarah ne se blesse. Le chemin est casi inexistant, il faut alors marcher sur la roche aux arrêtes tranchantes, toujours en suivant les fameuses flêches jaunes. Finalement, ma licorne s’en sort à merveille! J’ai une méchante crampe au bras à force de la soutenir et c’est moi qui tombe plusieurs fois, mais nous voilà sorties d’affaire! Le paysage est magnifique, je dirais même que cette étape restera l’une des plus belles du camino. Mes pensées vagabondent… Je revis quelques épisodes de ma vie, entrevois des projets, songe à ce que je souhaite réaliser prochainement…
A midi, je tombe amoureuse du pueblo “El Acebo”, petit village de pierres et de bois isolé dans a montagne…
En traversant Molinaseca, j’entends une voix m’interpeller : “he, le pelerin à cheval”! Je me retourne et fais la rencontre de Jean, un provincial qui habitait autrefois non loin de l’endroit où je suis née. D’après lui, il savait déjà que j’étais française car un pélerin accompagné d’un cheval est frocément français! En un clin d’oeil, je suis invitée dans son hôtel (si si, une vrai chambre avec douche, serviette blanche et petit savon! même Chinook partage ce luxe!), et Sarah peut profiter d’un magnifique pré clôturé où regorge l’herbe! Moi qui pensais camper ce soir… Nous remettons donc à demain notre jeu de l’OPLT (Où Planter La Tente?), d’autant que notre prochaine étape reste flou en ce qui concerne le bivouac… Mais Carpe Diem!
13 Mars, Molinaseca – Villafranca (1110kms)
Quelle chaleur! Le thermomètre a beau indiquer 26 °C, j’ai l’impression qu’il en fait 35! Nous caminons au soleil, nos pas écrasant la poussière. Peu après le pueblo de Cacabelos, je reprend l’OPLT, le temps invitant grandement au camping! Mais voilà, nous trouvons soit de l’eau, soit de l’herbe, mais jamais les 2 dans un endroit assez grand pour accueillir un cheval et une tente! Sarah a chaud et je la sens poussive, ça ne lui ressemble pas! Je crois qu’elle en a marre de cette étape cuisante, moi aussi! Nous nous arrêtons finalement chez Avé Felix à Villafranca, village magnifique dans un décors de rêve! J’y rencontre Luis, sourire charmant avec qui je construis un enclos à Sarah pour une bonne nuit en altitude. Une fois ma licorne installée, je décide de profiter d’un peu de répis pour visiter le village et les alentours. Bâti sur la roche, en montagne, le lieu est magnifique et tout y semble paisible. Vive ces instants bénis que nous offre le camino!
14 Mars, Villafranca – Quelque part dans la montagne… (1140kms)
Après plusieurs kms de plat à longer la route, nous replongeons vite dans la montagne… Qu’il faut escalader! La pente est incroyablement raide, et le soleil brille toujours autant! Je profite au maximum des fontaines pour arroser Sarah qui sèche immédiatement. Nous atteignons finalement le sommet, épuisées, où je rencontre un ancien cavalier qui nous donne le champ libre pour l’OPLT, puisque dit-il, tous les champs des alentours sont à lui! Et tout ça avec le sourire! Nous nous arrêtons donc dans un pré à 1000m d’altitude, avec une vue extraordinaire sur les montagnes environnantes… Et rien que nous trois!! Je fais fondre de la neige pour faire cuire mes pattes au sucre (mon nouveau “plat du randonneur”), pas chèr et ça tient au corps! Il faudra plusieurs mois pour que j’avoue que oui, des pâtes juste gonflées à l’eau froide et toutes molles, c’est vraiment infâme! Pour l’heure, je les trouve délicieuses, ou en tout cas la situation les rend parfaitement mangeables! Seule ombre au tableau, Chinook a du mal a digérer le pâté et vomit dans la tente, diminuant quelque peu notre confort!
15 Mars, In the mountains – Un pré après Triacastela (1166kms)
Quelle vue ce matin en sortant de la tente! Et de se réveiller pour voir le soleil se lever!
Journée magnifique, nous cheminons à travers la “montagnette” et je laisse Sarah marcher en tête tandis que je guette les flèches jaunes derrière, bâton de berger (celui en bois, dommage…) à la main. Nous nous arrêtons ce soir dans un pré que l’on atteind qu’après avoir traverser un ruisseau! Parfait, il y a de l’herbe et je peux faire la lessive, exploits de Chinook obligent!
Un vers de Rimbaud me vient en tête : “J’allais sous le ciel muse, et j’étais ton féal”.
16 Mars, Le pré – Barbadelos (1191kms)
Journée agréable, chemins sympas et sans pierres! Je n’ai plus de sac à dos, il a décidé de rendre l’âme hier… Plus de coquille Saint Jacques non plus, elle s’est brisé en deux au bivouac… Un signe? La fataliste que je suis le pense en tous cas…
Nous retrouvons Eric au hasard des rues de Sarria (il avait prit une variante du camino, nous l’autre). Nous cheminons donc ensemble jusqu’à la fin de l’étape : L’albergue de Barbadelos. La femme qui m’accueille me fait remarquer qu’il manque les sellos des 2 derniers jours sur ma crédential et m’en demande l’explication. Je la lui donne : J’ai dormis au milieu de rien avec ma jument et mon chien! Elle insiste, comme quoi ça pourrait poser problème à Santiago pour obtenir ma Compostella… Après 2000kms sur le camino, manquerait plus que ça! Finalement, elle abandonne la partie. Bon, demain grosse étape, et il faut faire les courses!
17 Mars, Barbadelos – Eirexe
A 7h, nous partons avec le soleil! En même tout que nous s’élance sur le camino mais en sens inverse Andreas, allemand, et son chien Galaxo, un groenlandal. En route donc pour une grosse journée, avec le soleil… Nous faisons une première pause à 11h, puis repartons, Sarah marchant en tête; je crois qu’elle s’emmerde vraiment à marcher derrière. Vers 14h, seconde pause pour échapper au soleil, et Chinook se décide à remanger, après plusieurs jours de jeûn. Après une douche aux fontaines de Ligonde, je décide de faire étape à Eirexe, grosse étape, et quel paysage! Tout ce que nous avons traverser jusqu’ici ne vaut en rien la verte Galice! Je viens de rencontrer trois jeunes Tchèques avec qui je partage la soirée, avec pour principal thème de conversation : le voyage, qui berce nos vies! On se retrouvera demain soir à Melide!
18 Mars, Eirexe – Palas del Rei
Non, on ne se retrouvera pas à Melide! Ce matin, départ à 8h, mais Sarah est très raide. Je voudrais mettre ça sur le compte d’une mauvaise nuit, mais j’ai une boule dans le ventre. Nous avançons très doucement, elle devant, et je la trouve de plus en plus souple. J’avance à sa hauteur et mon coeur se serre : elle saigne du nez! Peu, mais ce n’est jamais bon signe! Elle ne va pas bien, il faut s’arrêter! Ca tombe bien, 1km avant Palas del Rei, une grande aire de repos nous ouvre les bras en pleine campagne et nous offre espace, herbe, et même de l’ombre. Me voilà rassurée. Mais je n’ai pas le temps de dessangler Sarah qu’elle se couche en tombant à moitié. Je la force à se relever, la desselle, elle retombe. J’ai peur! Je courre jusqu’à l’albergue à 200m de là et demande qu’on appelle un vétérinaire d’urgence. Puis je recourre dans l’autre sens. Sarah ne bouge plus du tout, ne réagit à rien. L’angoisse monte.
11h – Le véto arrive rapidement mais ne prend même pas le temps de jetter un oeil à Sarah, annonçant immédiatement son diagnostic : coliques. Trop sous le choc, je n’ai pas la présence d’esprit de lui faire remarquer qu’elle ne présente aucun signe de coliques. Elle ne transpire pas, ne cherche pas à se rouler… Je cherche mes mots en espagnol pour lui expliquer tout ça mais trop tard, le véto repart déjà après lui avoir fait une injection contre les coliques. Je me console en me disant qu’après tout, si quelque-chose cloche à l’intérieur, cette piqûre va au moins aider à débloquer… Peu de temps après, elle se relève, ses jambes tremblent, son arrière train est cambré. Elle s’affale à nouveau. J’y avais cru…
12h30 – Toujours pareil. Elle se lève 3 minutes, tremble, se reccouche, boit un peu, elle souffre.
14h30 – Amélioration? Pas vraiment… Elle ne tremble presque plus lorsqu’elle se lève mais se reccouche très vite. Elle est faible.
15h – Pareil. Je la fait boire régulièrement, lui remet ma serviette de toilette mouillée sur la tête pour la protéger des mouches et de la chaleur, et veille, attend, couchée à ses côtés…
18h – Toujours couchée, semble moins souffrir, je la trouve plus calme. Elle se lève même un peu! Une femme vient alors à ma rencontre, Eilenn, Islandaise, qui transporte toujours avec elle une trousse d’homéopathie complète. Elle m’apprend qu’elle a suivit des cours d’homéopathie et de vétérinariat et me propose un remède pour Sarah. Très partisante de ce mode de traitement, j’accepte, pleine d’espoir. L’idée d’une grosse fourbure m’étant venue en tête, j’ai l’estomac noué depuis ce matin. Il faut dire qu’à la suite d’une grossière erreur, ma licorne s’est enfilé plusieurs bols de blé hier soir, grain que l’on sait hautement toxique pour les chevaux! Eilenn me donne les granules. Sarah se relève, elle urine. C’est pas limpide mais je suis quand même soulagée, au moins rien n’est bouché à l’intérieur!
19h – Quelques gouttes jaunes verdâtres s’écoulent des naseaux (?), rien de plus, attendre…
Eilenn m’invite à partager un repas avec elle, auquel se joignent Mathias (nous avons le même âge), et Charles. Ce dernier à choisit de caminer sans argent, faisant alors appelle aux personnes rencontrées tout au long du chemin. J’admire son courage et nous parlons jusqu’à une heure avancée de la nuit. Je l’invite finalement à partager ma tente, et nous passons plusieurs heures à parler de notre façon de voyager et à chanter des chansons de Brel.
19 Mars, Palas del Rei
Sarah va mieux. J’ai passé la nuit à la veiller, mais ce matin je la trouve debout en train de brouter. Après 2 crottins, je suis soulagée. Je passe donc la journée à parler avec Charles tout en la veillent. Nous sommes particulièrement bien installées. Avec du fil de clôture que j’ai récupérer sur le chemin, la longue corde de Sarah et mes tendeurs, je fabrique un petit paddock en me servant des arbres comme piquets. Ainsi, Sarah est libre, et les nombreux arbres me permettent de déplacer régulièrement l’enclos. J’ai découvert en plus sur le terrain une fontaine, et la tente est installée à côté d’un barbecue en pierre. Nous profitons d’ailleurs de ce dernier pour boire quelque chose de chaud. Charles m’apprendra beaucoup en peu de temps et j’aime le partage qui se créée entre nous. Finalement, à 19h, il décide de repartir, cap sur Santiago, à 65kms de là. Nous revoilà seules, je me sens seule. Et la solitude me pousse à réfléchir sur les derniers événements. J’en ai mal au bide! Sarah se retrouve dans cet état par ma faute ! A la suite des efforts qu’elle a fournie, cumulés au blé ingéré. Je la sais incapable de s’arrêter, il y a quelques années, même avec une entorse elle galopait! Telle un enfant, elle ne sait pas se gérer et doser son travail, c’est donc à moi de le faire, je le sais. Alors comment ai-je pu cette fois-ci ne pas déceler un petit signe de fatigue ou réduire de moi-même les kms parcourus chaque jour?! Et ce blé…Je suis coupable et ça me ronge. Je le dis à Sarah, lui parle, lui demande pardon, réfléchis encore sur cette leçon de vie.
20 Mars, Palas del Rei
Joyeux anniversaire maman! Je regrette à cet instant d’être si loin de ma famille et si seule. Sarah est plus éveillée, elle vient même fouiller dans les sacs, oreilles en avant! Ce matin, un pélerin m’a donné 20euros, pour nous “soutenir”. Merci à lui! Je croise aussi Bonnie, pélerin avec qui j’avais déjà beaucoup partagé, il prévoit d’arriver à Santiago le 23. Moi, je voulais y arriver aujourd’hui, pour l’anniversaire de maman… Et Charles, est-il déjà au pied de la cathédrale?
Je passe la journée avec Chinook qui a trouvé un copain, un adorable berger blanc du nom de Blas, et Sarah a qui je donne un bain de pied tout en lui massant les tendons.
J’ai “emprunté” 2 seaux au stade voisin. J’attache donc Sarah près de la fontaine, et entend quelqu’un m’apeller. Je me retourne et vois… Franz! Mon Franz! Mon coeur a fait un bond et j’ai courru vers lui. Agé d’une soixantaine d’années, nous avons déjà partagé ensemble plusieurs soirées sur le camino. Il était très impressionné par ce que je faisais, et inversement! Sa présence est un cadeau que je reçois avec joie. Il m’invite au resto (à 300m de là), et je passe une soirée merveilleuse tout en guettant ma licorne. Notre projet commun d’aller jusqu’à Jérusalèm nous rattrape, nous échangeons nos adresses.
21 Mars, Palas del Rei
Ce matin, je laisse Sarah une heure pour profiter de l’ordinateur du restaurant. Claude… J’ai reçu grâce à toi un océan de chaleur, de joie, de larmes aussi! Ton mail m’a ému au plus profond de moi et j’aime l’intensité de nos échanges où se mêlent compréhension, soutien, bonheur et tendresse. Je sais que même à distance tu es avec nous et nous aide, pense à nous. Merci 1000 fois pour les mots que tu as su trouver et qui m’ont fait tant de bien!
Je me sens à nouveau seule… J’ai eu ma petite famille 2min au téléphone, mais comment leur décrire ce que j’ai dans le coeur? Je raccroche en assurant que oui, Sarah va mieux, moi aussi je vais bien. Puis j’éclate en sanglots. Non, ça ne va pas du tout! Je n’ai toujours pas accepté la leçon de vie que vient de me donner Sarah, je doute, j’ai honte, et surtout, surtout, un gouffre de tendresse éclate en moi. Un besoin énorme et criant d’attention, d’affection, qu’il semble difficile à combler. Je réfléchis alors encore aux enseignements du camino : Mon impatience, mes demandes trop pressantes à la vie m’ont menées droit dans le mur! Je sais que j’ai encore beaucoup à apprendre de la vie et voudrais tourner les pages du grand livre trop vite! Quand je posais des questions à Eric, il ne cessait de sourire avant de répondre que ça viendrait avec le temps… Mais j’ai encore du mal à l’accepter! Je sais que le chemin est long et plein d’obstacles, mais ça ne m’effraie pas, j’ai déjà gravit la première marche, maintenant on ne m’arrêtera plus!
Toujours ces quelques gouttes jaunes qui s’écoulent des naseaux et m’inquiètent! Je découvre finalement le même cas sur l’unique cheval des voisins et découvre l’explication : Ce n’est dû qu’au pollen environnant. Ouf!
22Mars, Palas del Rei – Meixide
Quelle journée! Par où commencer? Vers 15h, une sorte de force intérieur, une voix, un pressentiment (je n’ai toujours pas trouvé le mot juste) m’a poussé à prendre la route. Chose absurde vu l’heure déjà avancée, et je n’avais prévu de repartir que le lendemain. Mais rien à faire, cette force ne se laisse pas faire, et à moitié consciente de mes gestes, me voilà en train de panser, seller Sarah, et nous revoilà sur le camino! Nous avançons à 2kms/h et j’observe constamment Sarah en me posant cette légitime question : Pourquoi? Pourquoi reprendre la route comme ça, maintenant? Mais la petite voix si présente tout à l’heure ne daigne pas s’expliquer. Soit, allons-y! Après 4kms, alors que le camino tourne vers la droite, j’entraîne notre petite caravanne sur la gauche (pourquoi?), et stoppe devant une ferme. Habituellement, la multitude de personne m’aurait fait tourné les talons, mais pas cette fois. Etrange; c’est presque une autre personne qui agit et frappe à la porte. Un homme nous ouvre et je sursaute soudain en réalisant que je viens bel et bien de frapper ici. En quelques mots je lui explique notre situation. Nous sommes sur la route de Compostelle, et ma jument étant malade, je cherche un endroit où passer la nuit. Cette fois, je suis bien consciente, la « force » est partie, me laissant dans une situation qu’elle seule a provoqué, merci! Là, tout s’enchaîne. L’homme ne peut rien nous offrir, mais son voisin (qui justement est là), avait des chevaux et possède donc plusieurs prés qu’il met à notre disposition, ainsi que sa maison, du grain pour Sarah, un sac de croquettes… Un ange sur notre chemin! Je commence à remercier la force qui m’a conduite jusqu’ici, même si je ne trouve toujours pas d’explication. Malgré mes lacunes en espagnol, nous parlons un peu, et il (Lukas) me dit caminer beaucoup avec son chien, en Espagne et à l’étranger. Je passe la soirée avec la famille de l’homme qui m’a ouvert en premier, Lukas devant travailler. Famille typique et chaleureuse. J’intrigue beaucoup. A la nuit tombée, je m’allonge dans le pré avec Sarah et observe les étoiles. Je m’endors avec le sourire : Dans 3 jours, nous serons à Santiago!
23kms, Meixide – Rivadiso
Nous revoilà en force sur le camino! Pourtant, quelque chose de nouveau a explosé en moi! Je suis tout autre. Je ne calcule plus le nombre de kms à faire, ma montre est au fond des sacoches, la seule chose qui m’importe est de vivre au rythme du camino. Sensation difficile à décrire avec des mots tant elle est intense, et je ne trouve pas tout de suite son nom pourtant si évident : Liberté! C’est ça, je suis libre! Plus d’heure, de calcul de progression, juste un immense bonheur de caminer au jour le jour sans pour autre but que de recevoir les enseignement du camino.
Ce soir, Charles, sur le retour, nous retrouve et nous partageons un repas de fêtes (saucisses cuites au vinaigre, on avait que ça, et une bouteille de cidre!). Il m’apprend à danser la Salsa, puis nos chemins se re-séparent…
24kms, Rivadiso – Santa Irene
Confortablement installée au soleil dans un pré du village de “Calle”, je profite de notre pause lunch, pour tenter de retranscrir sur papier la sensation qui explose en moi, encore plus intense qu’hier! Pour la première fois, je ressens cette Liberté, la vrai, la pure, celle tant recherchée par des milliers de gens, et finalement… Je la trouve très difficile à recevoir! J’ai définitivement écarté de ma vie toute entrave de temps et distance, peu importe l’heure à laquelle on part et arrive, le rythme que l’on adopte… Nous repartons à travers les forêts d’eucalyptus, et je réalise tout ce que cette Liberté implique. Moi qui croyais avoir déjà tiré pas mal de leçons du camino jusqu’ici, je prend conscience que ce n’était qu’une infime portion de chemin que j’ai parcourus. Aujourd’hui seulement je suis prête à comprendre et vivre le camino comme je croyais déjà le faire. Claude avait raison, Sarah m’a offert la plus belle chose qu’elle pouvait : la Liberté!! Au détriment de sa santé et ça me pèse, mais à présent je comprend mieux, je vois le carcan dans lequel, malgré ce que je pensais, j’étais prisonnière! Et cette liberté représente tellement, elle est tellement intense et présente en moi… qu’elle me laisse muette! Mais au sens propre! Incapable pendant 48h de prononcer un mot tant cette Liberté accapare chaque parcelle de mon corps et mon esprit! Situation nouvelle, incroyable, et je le répète, pas si facile à assumer!
Ce soir, nous nous arrêtons dans une ferme abandonnée à une vingtaine de kms de Santiago où Sarah a de l’herbe jusqu’aux genoux! Je découvre même un véritable puits, et Chinook et moi disposons d’une petite arche devant la grange qui pourra nous abriter. J’étale la bâche par terre, la couverture de Sarah et enfin mon sac de couchage. Le froid m’oblige bientôt à m’y réfugier. Un couple vient alors à ma rencontre. Nous échangeons quelques mots, et la femme me dit qu’elle revient dans une demie heure. Sans comprendre, j’acquiesce et attend. Elle revient alors à la nuit tombée, portant une assiette où trône une immense omelette aux pommes de terre, un demi pain et une bouteille de lait chaud! Je ne sais comment la remercier! Dans nos conditions, cela représente un festin et son geste me fait chaud au coeur! Je déguste le tout dans mon sac de couchage, sous les étoiles. C’est réellement dur à encaisser la liberté mais… C’est si bon! Mes doigts se serrent sur une petite pierre blanche que Lukas m’a offert (pierre qui l’a accompagné dans ses multiples voyages) et qui ne me quitte plus. Demain, après 2 mois de voyage, 1500kms, des galères, des larmes, des fous rires et des rencontres, nous serons à Santiago!
25 Mars Santa Irene – Santiago !!
On l’a fait! Incroyable!! Super journée au milieu des eucalyptus, j’ai retrouvé ma voix, tout va pour le mieux… Jusqu’à ce que Sarah, qui marchait devant, ne fasse un démarrage au grand galop, me laissant seule et complétement désenparrée! Je la vois s’éloigner, partir au loin, mes pensées se bousculent. Je saute alors dans la voiture qui passe à portée et demande au chauffeur de suivre mon cheval. Celui-ci obtempère et s’abstiend de toute question, tant mieux. Je retrouve finalement Sarah en grande conversation avec un beau cheval bai qui frime devant ma licorne. J’avance prudemment vers elle mais elle ne semble pas vouloir repartir, et me lance même un coup d’oeil plein de malice l’air de dire “je t’ai bien eu, hein!”. Mes sentiments sont mitigés, mais puisque tout finit bien, je choisis d’en rire et nous repartons bras dessus sabot dessous, complices jusque dans les conneries.
Incroyable, alors que je comptais m’arrêter quelques kms avant Santiago pour trouver de quoi loger ma licorne, on m’indique un pré à seulement 1,5km de la ville, où le propriétaire, Manuel, m’accueille à bras ouverts. Il n’est pas tard, et je décide donc, après avoir déposé le matériel, d’aller dès ce soir jusqu’à la cathédrale! C’est seulement en croisant la panneau “Santiago” que je réalise doucement que nous y sommes. Santiago, ultime étape de notre pèlerinage, ma licorne m’a emmené jusque là! Mon coeur cogne sous l’excitation quand j’aperçois au détour des rues le clocher de la cathédrale! Nous faisons notre entrée sur la place accompagnée d’une cornemuse et sous les applaudissements d’amis pélerins qui avaient eu vent de notre arrivée. Moment magique, fort en émotion et difficile à décrire avec des mots! J’enlace Sarah, l’embrasse, la remercie de tout ce qu’elle m’a offert, apprit, c’est merveilleux! Nous posons pour les photos, je répond aux questions qui fusent autour de nous; mon dieu, quel moment!!
Sur le retour, j’offre à Sarah 2kg de carottes puis nous repartons doucement vers le calme de notre pré… J’aimerais pouvoir partager cet instant avec les gens que j’aime, mais pour l’heure, cette jouissance, c’est avec ma licorne que je la partage, et je lui chante combien je l’aime.
26 Mars, Santiago
En quelques jours à Santiago, j’accumule les rencontres. Tout d’abord Didier, cavalier toulousain qui m’invite au resto. Je l’emmène voir Sarah, nous discutons et échangeons nos adresses. Puis, en cherchant une albergue, je rencontre Alberto et son chien Paco, avec qui je passe 2 jours entiers à profiter de notre repos mérité. Alberto me livre une partie de son histoire assez bouleversante, ancien toxico, ancien tolard, le voilà qui me parle de la vie avec rudesse, mais les larmes aux yeux, et si justement! Nous promenons les chiens ensemble, mangeons dans un restaurant 5 étoiles (dîner offert car nous disposons de la Compostella, lettre rendant officiel notre pélerinage jusqu’à Santiago), et mon espagnol s’améliore de façons fulgurantes! Manuel nous invite tous deux à partager un repas typique et nous parle de sa passion pour le Tché, la table se remplit de livres, de reliques et de bières, j’écoute les anecdotes, concentrée pour comprendre, mais un sentiment domine: Je me sens bien!
Je prend le temps de visiter les recoins de la ville, d’assister à la messe des pélerins ( mon dernier acte de pélerin du reste), de prier pour tous ceux qui me l’ont demandé, et de donner des nouvelles…

